Louis Chatel, « Mise à jour », feuille de salle exposition Mathilde Besson : Volet ouvert lumière tirée, Les Ateliers modernes, Marsannay-la-Côte, printemps été 2023

En « économie domestique », selon Larousse, un « clair » désigne la partie d’une étoffe devenue transparente par usure. Il est destiné à être raccommodé. En « broderie » (même source), un « jour » est un clair pratiqué dans une étoffe, soit par écartement soit par enlèvement de fils du tissu. Si le clair a été mis à jour involontairement, le jour, lui, est donc clairement le produit d’un acte volontaire !

Parmi les œuvres exposées par Mathilde Besson aux Ateliers modernes, figurent deux morceaux d’étoffe contrecollés sur des feuilles de format A2 . Ils ont été prélevés dans un vieux foulard blanc dont le discret décor consistait précisément en deux séries de jours en bordure, deux rangées perpendiculaires de fils tirés respectivement dans la chaîne et dans la trame. Ces ready made ne sont pas les seules œuvres de l’exposition commandées par le principe de la mise à jour.

Non loin, un grand carré de drap blanc et un autre plus petit ont été lacérés selon des lignes parallèles verticales, les lanières résultantes refixées par des coutures horizontales. Le quadrillage qui en résulte additionne en somme le clair et sa reprise ou plutôt le jour et son raccommodage.

Un grand satin violet, de format vertical a été ajouré en respectant les pliages pour simuler la technique de la ribambelle. Les jours, pratiqués par découpe en évidant des zones à peu-près rectangulaires et plus ou moins régulièrement espacées, laissent voir le mur d’accrochage. Un motif répétitif comme autant de trouées sur le mur.

Pliage, découpe et dépliage – ribambelle pour de bon, cette fois – dans les quatre hauts panneaux verticaux de papier soie suspendus à droite de l’entrée. Cette cloison légère, aérienne et fragile, fait écho au mur d’Interface sur lequel l’artiste était intervenue à l’occasion de l’exposition Lécher l’ours, en mai 2022. Le décollage de ribambelles découpées dans du papier de soie vert, préalablement marouflées sur le mur, avait produit un étrange fantôme de moucharabieh violet pâle.

Dans les quatre pièces de format carré du mur sud, de 110 cm de côté environ chacune, la mise à jour, comme en négatif par rapport aux précédentes, découle de l’espacement de petites surfaces en papier kraft, en bristol ou encore en bois fixées à même le mur qui sert de fond. Les plaquettes de bois découpées dans une vielle poutre de chêne, percées aux quatre coins en vue de leur fixation, se répartissent sur le pourtour d’un carré virtuel, en tournant autour du centre inoccupé. Quant au lot de fiches bristol bleues, récupérées on ne sait où, il sert de support à des motifs répétés, composés à l’aide de découpes d’adhésif à peindre collés en les espaçant de façon à faire dessin.

Dans la pièce bleue du rang inférieur, la découpe de l’adhésif esquisse des croix tréflées à lobes en carré abattu. Elle se fraie chaque fois un passage en direction du centre, le long des médianes de chaque carré. Quatre grandes croix de la sorte découpées dans de l’intissé blanc ont été marouflées et disposées en carré à même le sol en béton.

Dans la seconde pièce bleue, celle du rang supérieur, la découpe de l’adhésif ménage de petits chemins qui bifurquent à angle droit et se retrouvent en miroir dans le bristol contigu. La scie qui a prélevé des zones dans le grand panneau de contre-plaqué teinté au brou de noix, accroché à gauche de l’entrée, a suivi un cheminement analogue, répété en tête-bêche. Le regard peut parcourir comme un début de labyrinthe où les couloirs ne se croisent pas. Cette sorte de motif animait déjà plusieurs bois découpés exposés il y a un an à l’Athénéum, à Dijon. Dans tous, la circonvolution partie à la conquête de la surface rectangulaire ne se referme jamais sur elle-même et une ou plusieurs ouvertures subsistent. Le dessin de la même veine, reproduit sur le carton d’invitation, a été gratté dans un surface monochrome recouverte de pastel. Il en existe de semblables sur papier ou sur plexiglas, ces derniers demandant à être vus à contre-jour ou sur une table lumineuse. Le parcours se referme cependant parfois et l’errance des Chemins qui bifurquent de Borges laisse place alors au Quad de Beckett. Ainsi pour la peinture au blanc d’Espagne passée sur deux travées de la verrière est, au-dessus de l’escalier.

Certaines pièces sont à géométrie variable. Les grandes ribambelles de l’entrée, composées de feuilles de papier de soie juxtaposées, peuvent être raccourcies ou allongées. Les pièces carrées en carton ou papier du mur sud ainsi que la pièce au sol en intissé peuvent être modifiées par adjonction ou suppression de rangs ; les petites planchettes en chêne peuvent occuper des surfaces différentes.

Pour tisser, il faut créer un jour entre deux nappes de fils de chaîne, les fils de la nappe supérieure n’étant pas « pris » par le passage du fil de trame. À chaque battement de navette, le pris/pas-pris diffère et détermine l’armure. Dans la plus simple, le drap ou toile, identique recto-verso, l’espacement des fils de même nature est régulier. L’irrégularité peut provenir du nombre de fils pris ou de la différence de grosseur des deux types de fils.

Dans l’espace de l’atelier, deux longs tissages de 5,50 mètres chacun, peu éloignés l’un de l’autre, tombent du plafond et font retour au sol. Celui qui fait face depuis l’entrée donne l’impression d’un patchwork de carrés de couleurs différentes, échelonnés en deux bandes verticales juxtaposées. (Une seule bande verticale flanquée de part et d’autre de demis carrés, pour la seconde pièce placée de profil.) Illusion : pas de patchwork, aucune couture, mais chaque fois un seul tissage, et un principe général assez simple. Verticalement, il n’y a que deux couleurs de nappe de chaîne. Le changement de couleur de chaque rangée de carré est dû au seul changement de couleur de la trame. Le tout a été tissé en une seule armure : une satinette à cinq ou six fils. L’effet satin, de chaîne ou de trame, alterne en quinconce recto-verso, la pièce dans son ensemble n’ayant ni endroit ni envers.

Dans les petites pièces rectangulaires, du mur sud et du mur nord, la chaîne en laine, qui fait le tour d’une planchette, contraste avec la trame faite d’un ruban qui prend chaque fois sept ou huit fils. Le soin apporté à la découpe de matériaux fragiles se mue en enveloppe minimale dans le petit volume de bois recouvert de papier posé sur le rebord de la verrière est. Toute une assemblée de petits volumes de bois emmaillotés de laine animaient déjà des étagères de Lignes invisibles, l’exposition personnelle de l’Athénéum, déjà citée.

Des vues conservées d’accrochages de 2016, à l’ERG, à Bruxelles, montrent déjà un usage immodéré de l’adhésif. Il servait de marquage de l’espace en surlignant murs ou meubles. En 2017, l’accès à un lot de rouleaux multicolores génère un mode de présentation de feuilles de couleurs ou de dessins fixées avec un petit bout d’adhésif bien apparent. (On a vu plus haut un tel usage ostensible dans le carré avec les rectangles de papier kraft juxtaposés.) L’adhésif intègre la surface pré-gouachée des quatre feuilles accrochées sous la verrière nord, comme quelque notation de pas de danse. Simplicité du geste. Comme disait un dessin humoristique anglais brocardant l’art abstrait : a child of six coud do it ! Le jeu dans le positionnement des bandes, tantôt verticales, tantôt horizontales crée le motif. Les plaquettes de bois du mur sud alternent ainsi, de même que les jours pratiqués dans le drap blanc d’un diptyque accroché sur le mur est.

Notre énumération des pièces exposées par Mathilde Besson était volontairement laborieuse. Seul un examen attentif des matériaux et des procédés mis en œuvre permet d’entrer dans un processus de création qui tient de l’art pauvre par sa relative simplicité. Affaire de regard aussi, celui porté sur les matériaux trouvés soumis ou non à une transformation des plus simples. La trouvaille d’un tréteau tronqué et une couche d’huile de lin fait l’affaire !

L’atelier ordinaire de Mathilde Besson est une petite chambre avec un bureau, un métier à tisser, une machine à coudre, une planche à repasser, des étendoirs pour conserver les tissages sans les froisser, des cartons à dessin, une étagère où s’alignent des bois peints ou emmaillotés et divers essais sur papier, une fenêtre haute sur le rebord de laquelle sont rangés des plantes vertes. Elle y montre à l’occasion ses œuvres à bout de bras ou les étale une à une sur la planche à repasser. Il faut avoir fait l’expérience de cette mise en vue un peu secrète pour comprendre. C’est un peu comme ces collectionneurs d’œuvres graphiques qui les conservent dans des cartons à dessin ou dans des boîtes enfermées dans des placards, et les ressortent amoureusement de temps en temps, en les manipulant avec des gants, pour en faire partager la jouissance. Et pourtant ! Toute cette préciosité n’est faite que de tissus ou de bois récupérés, de découpes approximatives aux ciseaux ou au cutter, de points droits classiques, d’armures communes.

La distance entre les matériaux et les procédés d’une part et le résultat plastique d’autre part tient de l’oxymore. Économie des moyens et magie du résultat. L’extrême fragilité de certaines œuvres va de pair avec leur caractère éphémère. Je pense notamment aux frêles fruits translucides de monnaies-du-pape, en haut de l’escalier, qui tiennent par deux seuls petits points de couture à un support en tissu bleu-gris lui-même contre-cousu sur une épaisse toile. L’adhésif, que l’artiste utilise depuis ses premières installations bruxelloises des années 2010, n’est pas un matériau durable. Nombre d’œuvres posent des problèmes d’accrochage ou de présentation. Elles n’ont pas été conçues pour le spectacle. Le tissu cousu prend d’abord sens posé sur une table et manipulé à la main.

Concluons provisoirement avec cet extrait d’un texte écrit par l’artiste pour sa participation à l’exposition Touché, au Beirout Art Center, en mars 2019 :

« Le temps de l’exposition correspond au geste qui passe de sa gestation à son déploiement, qui quitte l’intimité privée pour la monstration publique. Il intervient juste à l’interstice entre ce qui pourrait être une gamme de couleurs et ce qui pourrait ressembler à un tableau. En somme, une esquisse bien définie, avec ses traits arrêtés, mais aussi ses taches et ses coulures involontaires.
Les pièces de papiers, de tissus ou de fils, racontent les gestes qui les ont posés, tendus, accrochés, suspendus, ceux qui les ont tissés, cousus, pliés, repassés, noués, étirés, découpés, froissés, piqués, et les outils qui ont aidé à le faire. »